L’Artiste Pluriel – Morceaux choisis

L’artiste pluriel, démultiplier l’activité pour vivre de son art
ouvrage collectif : Marie-Christine Bureau, Marc Perrenoud, Roberta Shapiro
Coll. Le regard sociologique
Ed. Septentrion presses universitaires

Résumé

La figure de l’artiste tiraillé entre la création et les contingences d’un travail alimentaire n’épuise pas la réalité de la pluriactivité dans les mondes de l’art et de la culture.

Aujourd’hui, vivre de son art implique souvent de vivre aussi grâce à l’art, en tant qu’enseignant, administrateur, technicien, animateur d’atelier, médiateur ou critique, voire comme chercheur en sciences sociales.
Mais quel est le sens et la portée de cette diversification ? En quoi est-elle un régulateur des marchés du travail artistique ? Revêt-elle les mêmes formes d’une discipline artistique à l’autre ? Y a-t-il complémentarité ou concurrence entre les activités que les professionnels tentent de mener de front ?

Voici quelques unes des questions auxquelles les contributions de cet ouvrage collectif, fruit d’un séminaire organisé par le Centre d’études de l’emploi entre 2003 et 2006, tentent de répondre. Que ce soit dans la musique, la danse, le théâtre ou les arts plastiques, les compétences créatrices se révèlent insuffisantes pour l’exercice d’un métier artistique. Depuis vingt ans, les artistes investissent massivement la formation, la médiation et le travail social, ces champs du ” travail sur autrui ” où la concurrence est rude. Désormais, l’enjeu est sans doute dans la définition des nouveaux faisceaux de tâches qui constituent les métiers d’artistes et dans leur reconnaissance par les acteurs sociaux.

Extraits

(…) « Tout métier est un faisceau de tâches », ce qui est une autre façon de dire de tout métier relève en partie de la pluriactivité. L’activité professionnelle qu’on exerce sous une désignation unique est constituée en fait de plusieurs tâches spécifiques, parfois nombreuses.

(…)

Parfois le sens commun associe des activités différentes à un même métier. Ainsi, enseigner et siéger dans des jurys de concours sont deux tâches différentes que le sens commun reconnaît comme faisant normalement partie du métier d’enseignant d’université. Mais parfois, il peut reconnaître ces deux activités comme participant du travail lié à deux métiers différents. Dans ce cas, le sens commun trouvera étonnant qu’une personne fasse les deux à la fois ; en effet « tout le monde sait » qu’un adulte sérieux doit avoir une seule profession, un seul métier, et ne pas se disperser. Dès lors, on peut craindre que le « cumulard » ne soit pas totalement dévoué, ou élude les responsabilités liées à un travail pour se consacrer à l’autre.

p.14

«  Dans beaucoup de sociétés modernes, les activités multiples se transforment en un travail unique à partir du moment où le revenu du travailleur provient de leur rétribution et qu’elles sont réunies sous une seule appellation. A l’inverse, ce qui rend l’activité « pluri », c’est le fait que son revenu provienne d’au moins deux faisceaux de tâches désignés différemment ; ceux-ci, souvenons-nous, sont constitués arbitrairement et auraient pu, dans d’autres circonstances, ne constituer qu’un seule métier. (…) Il n’y a pas de distribution a priori logique ou correcte de ces tâches, de ces activités. Il n’y a que des façons acceptables et acceptées de le faire. »

p.15

«  Une des raisons pour lesquelles les espaces professionnels de l’art semblent toujours « irréguliers » vient du fait que les artistes tirent leur revenu d’activités diverses payées par divers employeurs, au lieu d’une seule et même activité pour de multiples employeurs ou d’activités multiples pour un seul employeur. »

p.15

Préface, Howard S.Becker.

« A première vue, dans le monde du travail, la pluriactivité se détache comme une situation originale par rapport à celle du travail monoactif. C’est ce dernier qui fait figure de référence. La monoactivité s’impose comme une « norme culturelle » dans l’Europe occidentale de l’après-guerre marquée par une pénurie de main d’oeuvre, par l’exode rural et l’immigration. (…) Du coup, les trajectoires professionnelles irrégulières, reposant sur le cumul ou sur l’alternance de plusieurs activités sont disqualifiées et qualifiées d’atypiques. La monoactivité est censée être la règle, et la diversification des activités l’exception.

Dans le domaine plus circonscrit de la vie culturelle, en revanche, c’est la pluralité des occupations qui, pour le sens commun, définit l’artiste. Nous connaissons tous le poncif de quidam s’enquérant auprès du poète : « Et à part ça, vous faites quoi ? ». Ne sourions pas de la candeur de l’enquêteur imaginaire, car il pose une question légitime. Les spécialistes des sciences sociales se la posent de même : évoquant la « condition de l’artiste » ils la qualifient de « double vie » et affirment que la pluriactivité est inhérente aux professions artistiques. »

p.18

« La POLYVALENCE correspond à l’exercice de plusieurs métiers au sein d’un même collectif de travail, par exemple lorsqu’on assume à la fois la mise en scène et des tâches administratives dans une compagnie de théâtre.

La POLYACTIVITE désigne le cumul d’activités dans des champs distincts, par exemple : jouer comme comédien tout en travaillant comme serveur dans un restaurant.

En fin la notion de PLURIACTIVITE est réservée à l’exercice de plusieurs métiers dans un même champ d’activité ; exemple : travailler tantôt comme musicien, tantôt comme ingénieur du son, tout en restant dans le monde de la musique.

Derrière ces définitions se profilent des questions de frontières, et avec elles, des enjeux d’intérêt et de légitimité. »

p.20

«  Les organisations professionnelles, qu’elles fussent agricoles ou ouvrières, ont en général fustigé la pluriactivité. Elles la jugeaient incompatible avec la notion même de métier : la pluriactivité dévalorisait le travail et l’homme, d’une part parce que sa pratique revenant à admettre qu’on ne pouvait vivre de son métier, d’autre part parce qu’elle divisait les travailleurs et affaiblissait dans un rapport de force avec le patronat, enfin parce qu’elle était assimilée à un amateurisme contraire à l’éthique du travail bien. »

p.21

«  Dans un grand nombre de cas, la diversification des activités est une nécessité économique. Les inégalités étant très fortes, la majorité des artistes doit faire une variété de travaux et d’activité pour joindre les deux bouts. Les données dont on dispose le disent : chez les plasticiens, les musiciens, les comédiens et les danseurs, les revenus moyens sont faibles et irréguliers. Même les architectes, dont l’image sociale est celle du professionnel prospère, ont un revenu moyen modeste (…) La pluriactivité est aussi recherchée même en l’absence de la nécessité économique (…) la pratique et la valorisation de la pluriactivité sont parties intégrantes de l’identité professionnelle de l’artiste. »

p.23

« Face à une conception de la pluriactivité envisagée soit comme nécessité de survie, soit comme caractéristique du métier, il existe aussi une vision militante : la pluriactivité correspondrait à l’émergence d’une économie plurielle, d’activités diversifiées dans lesquelles chaque individu pourrait s’épanouir, en échappant aux l’horizons bornés de l’emploi monoactif. Dans cette perspective, la question de la diversification ne peut être dissociée d’une réflexion plus large sur la place du travail dans nos sociétés. L’enjeu d’une « société de la pluriactivité » est que le travail salarié et les diverses activités soient distribués entre tous les individus à tous les âges », ce qui va de pair avec une réduction du temps de travail assortie d’un développement de l’économie solidaire, afin d’éviter l’extension d’une société duale dans laquelle le travail salarié est confisqué par un nombre réduit d’individus, tandis que les autres font des activités multiples mais dévalorisées ou précaires (Gaullier, 1995). »

p.25

Introduction, «  Et à part ça, vous faites quoi ? » Marie-Christine Bureau, Roberta Shapiro

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