CAFE 420 / Journal de bord / Semaine #4 et fin (provisoire)

Ce journal de bord retrace le quotidien du CAFE 420. Il est subjectif et non-exhaustif, composé à partir d’observations, de fragments de conversations, d’amorces de réflexion. Il nourrit un travail de recherche autour des notions récurrentes soulevées pendant la première activation du CAFE 420 et produira d’autres formes textuelles à venir.
(Isabelle Henrion)

 

lundi 1.

Médiation avec un groupe de 26 enfants. Ils peuplent l’espace dans lequel il n’y a désormais plus d’artistes. A quoi ça vous fait penser, le CAFE 420? « Ça fait comme un bar ou un comptoir. » « C’est une table de travail. » « On dirait un salon. » « C’est un peu comme flunch ou McDo. » « Ça c’est de l’art, parce qu’on n’a pas le droit de toucher »  « Ça ce n’est pas de l’art, parce que ce n’est pas une personne qui l’a fait, mais une imprimante. » « C’est de la décoration. » « On dirait un zoo. » « Cet artiste là, c’est l’argent qui l’intéresse. » « C’est un peu comme un bureau, avec des ordinateurs. »
Occasion de se questionner une nouvelle fois sur cette esthétique d’open space qui se dégage du CAFE 420. J’ai enfin lu « Soft Office : Fétichisme – Capitalisme – Art Contemporain » de Guillaume Désanges, qui était pourtant le premier texte que j’avais imprimé dans le cadre de cette première activation du CAFE 420 au PHAKT. Il y interroge la fascination que l’esthétique tertiaire semble exercer sur l’art contemporain. L’économie et l’art ont subi des mutations comparables : dématérialisation des productions au profit de la prestation de services, augmentation du poids des tâches administratives, flexibilité, mobilité, précarité. De cette « absence de production d’objets tangibles » résulterait une « fascination érotique pour l’activité » et une sorte de voyeurisme envers les espaces de travail: vitrines et open space – open studios? – tentent de prouver l’existence d’une activité, symbolisée désormais par le mobilier et les outils. Le CAFE 420 serait-il un condensé de cette nouvelle esthétique, avec, je cite, son : « espace ouvert, pénétrable, qui accueille des œuvres nomades », où se mêlent privé et public, travail et détente et qui s’organise autour d’un « mobilier fétichisé à l’identité hybride et flexible »…. Potentiel érotique du tiers-lieu. Je me console avec sa conclusion qu’il serait bien possible que cette esthétique puisse véhiculer une « critique discrète et ambiguë (…) qui dénonce le vide objectif de l’économie contemporaine ». Vide que le CAFE 420 a pourtant réussi à repeupler par l’échange, le débat, la parole, le récit, de l’action, de la création.

mardi 2.

Considérations de ce qui reste. Quel statut pour ces objets et images? Œuvres, documents, récits, traces, productions, produits…? Je me questionne notamment sur l’installation que Simon a laissée sur place. Je me rends compte que je n’ai pas assez parlé avec lui, lui très occupé à naviguer entre ses quatre projets en cours, et moi entre mes trois boulots du moment. Espace-temps morcelé, accéléré, écrasé. Il disait vouloir laisser uniquement des formes en réserves, des traces de travail, des fantômes de ses pièces. Pourtant il a arrangé tous les éléments pour former une installation, celle qui paraît être la plus aboutie de toutes les traces de passage des artistes. Elle évoque un espace scénique, un décor. Théâtre de l’activité artistique. Une idée de ruine s’en dégage. Un monsieur, habitant du quartier, passe et reste longtemps à regarder, à échanger avec nous. L’installation de Simon lui inspire une lecture théâtrale d’un poème de Julien Gracq. Extrait : « Le spectacle qui s’ensuivit ne pourrait trouver d’analogie que dans une panique nocturne de transatlantique, une explosion de batterie de jazz, un carnaval de jugement dernier, lorsque d’un seul élan trente sonnettes comme des vrilles taraudèrent les fondations de l’hôtel, et avec la majesté d’une sonde touchant le fond de la fosse des Philippines descendit vers moi comme un rideau de fenêtre la barbe du patriarche de l’Adriatique. » Julien Gracq est un pseudonyme. Il s’appelle Louis Poirier de son vrai nom. Nous discutons avec Aline et Hélène, bénévoles au CAFE 420, de ce que dit la manière de laquelle les autres nous appellent : par le prénom, le nom de famille, le nom composé, le surnom ou un pseudonyme. Pour être appelé de son seul nom de famille, il faut être très connu, mais il faut aussi être masculin. On dit « Duchamp » mais pas « Bourgeois », « Hollande » mais pas « Royal ». Nous nous demandons si on peut devenir célèbre lorsqu’on s’appelle Poirier, Dupont ou Martin.

mercredi 3 et jeudi 4.

Workshop juridique et administratif avec Mathilde Ehret-Zoghi, du centre de ressources de la Malterie à Lille et Grégory Jérôme, de la HEAR (Haute Ecole d’Art du Rhin) et de Central Vapeur Pro.
Nous commençons par un petit jeu basé sur des aphorismes, écrits par Philémon Valorné, artiste :
« Il vit entre Paris et Bruxelles, pour ne pas dire Tourcoing. » « Son conseiller pôle emploi est très attentif à sa démarche. » « Il photocopie ses couilles pour dénoncer la reproduction mécanique de la phallocratie culturelle. » « Il newsletter sa vie. » « Tous ses collectionneurs sont présents pour le repas car en plus de sa soeur, il a pris soin d’inviter ses parents. » « A la qualité merdique de son art, il oppose la Grande Âme de ses dossiers de subvention. » Il faut donner une réponse individuelle mais pré-conçue : « Oui. » « Non. » « Je ne sais pas. » « Je comprends. » « Je compatis. » « Je m’en fous. » Personne ne sait trop où se positionner. Toutes les réponses semblent convenir. Le jeu va donner le ton du workshop : comment trouver sa place dans la société sans devenir aussi con qu’elle?
Nous évoquons les cotisations sociales, les déclarations fiscales, le fonctionnement d’une entreprise individuelle, la reconnaissance professionnelle. Nous révisons les bases de comptabilité, les différences entre droits d’auteur, honoraires et autre revenus artistiques. Mathilde nous explique que les artistes-auteurs ont un statut mixte, entre « assimilés professions libérales » pour le fisc, et « salarié » sur le plan social. Grégory prétend que « artiste, ce n’est pas un statut, mais une situation. » Nous nous rendons vite compte que discuter des cadres juridiques et administratifs touche à des questions d’ordre philosophique. Chaque texte de loi, décret, circulaire etc. est sujet à interprétation plutôt qu’à simple application. Philosophie de l’administration. Sur le paperboard s’accumulent schémas, diagrammes et calculs cryptés. Esthétique de bureau.
Le soir, Caterina Pellizer revient sur son accompagnement d’artistes percevant le RSA. Nous débattons sur la précarité et comment elle est perçue socialement. Etre au RSA n’est pas forcément vécu comme une situation dégradante par les bénéficiaires du dispositif, l’encadrement massif quant à lui déjà un peu plus. Patrick Cingolani va même jusqu’à énoncer que l’avenir de l’émancipation serait à chercher du côté des « formes de liberté des précaires ». Sans nier la banalisation de la dégradation des conditions d’emploi, il note que cette précarisation des travailleurs notamment intellectuels n’est pas uniquement liée à l’économie libérale, mais aussi à la recherche d’une certaine autonomie et d’un accomplissement de soi. Il en résulte des nouvelles formes de travail non rémunérateur mais gratifiant, usant mais non-aliénant. L’auto-discipline remplace le panoptique. Foucault hante le CAFE 420. Il est également cité par Mathilde et Grégory. S’autonomiser pour mieux se protéger. Chercher les informations nous-mêmes, connaître les lois et nos droits. Sans hésiter à avoir recours au collectif. Co-individuation mon amour.

vendredi 5.

Dinée avec les 7 artistes invités du CAFE 420. La Dînée est un projet de micro-financement de projets artistiques, ces derniers étant discutés autour d’un repas – payant – avec 30 dineurs qui à la fin ont la possibilité de voter pour un des projets présentés – auquel est octroyé la somme de 300 euros. Il peut paraître un peu paradoxal de finir le CAFE 420 par une Dînée alors que les artistes n’étaient pas soumis à une obligation de production pendant leur micro-résidence au PHAKT. Or, la présence de deux fois plus d’artistes que d’habitude pour cette Dînée invite à repenser son format habituel. Afin de prolonger collectivement l’expérience du CAFE 420, les artistes ont alors décidé de proposer chacun un scénario de recherche artistique collective. Que cette dernière prenne la forme d’une résidence ou d’une excursion, d’un voyage initiatique ou d’une colonie de vacances, qu’elle soit intellectuelle, divertissante ou absurde, elle sera nécessairement partagée. L’idée étant de faire de cette Dinée un moment de réflexion autour de la nature du travail artistique, oscillant constamment entre labeur et loisir.
Les projets : Anthony propose une visite de la biennale de Berlin, avec le petit hic que les 300 euros vont à peine suffire à payer le trajet. Il convient donc d’y organiser un camp d’entrainement à la survie en milieu hostile afin de subsister dans le dur monde de l’art contemporain. Hélène propose une excursion au Château de Oiron avec visite d’exposition et rencontre avec l’équipe salaire. Anna propose de « faire le tour de quelque chose », notamment d’une zone militaire située dans le Morbihan, interdit d’accès mais non grillagée et donc aux délimitations floues qu’il s’agit d’explorer à pied. Pierre et Romaric proposent une semaine de réflexion collective autour de la première Biennale d’art Immatériel de Muel – la BIM – à laquelle tous les artistes sont invités à participer. Elise propose, sous la forme d’une fausse formation Afdas, un voyage initiatique en centre Bretagne afin de questionner collectivement notre perception de réel. Simon propose une résidence pour la création d’un spectacle de sculptures abstraites animées dans lequel les artistes et organisateurs du CAFE 420 interviennent comme machinistes, dramaturges, éclairagistes, techniciens d’effets spéciaux, agents de sécurité ou encore diffuseurs. Après des discours de présentation drôles mais légèrement démagogiques, le public vote, à une voix près – quel suspens – pour le projet de Simon. Sans en vouloir au public ni à l’artiste, je sors de cette Dinée avec une profonde déception, constatant que le projet qui l’emporte est le seul qui consiste en une création d’un produit artistique. Nous avons voulu attirer l’attention sur le fait qu’une « colonie de vacances d’artistes » pouvait être du travail au même titre qu’une production. Pourtant, personne ne semble pouvoir se libérer de l’obligation de création d’un résultat tangible, qualifiable et quantifiable. Tiens, mêmes mots de fin que la semaine dernière…

Semaine suivante.

Vide intersidéral. Plus d’artistes, plus d’usagers du PHAKT. C’est les vacances. Un artiste m’a dit un jour : “Je suis toujours en vacances, mais je n’en prends jamais.” Pour nous, c’est donc l’occasion de faire les bilans. Amorcer le travail de digestion. Discuter de la trace. Question récurrente, la trace. Que produit-il alors, ce CAFE 420? Une édition verra certainement le jour, sous forme de carnet de note. Elle compilera divers documents textuels et visuels, dans le souci de rendre compte d’un travail en cours et de signifier l’ouverture et la suite du projet. Potentiel narratif des listes et des notes non rédigées. Production d’un résultat qui soit un entre deux mais pas consensuel pour autant. On l’espère.