CAFE 420 / Journal de bord / Semaine #3

Ce journal de bord retrace le quotidien du CAFE 420. Il est subjectif et non-exhaustif, composé à partir d’observations, de fragments de conversations, d’amorces de réflexion. Il nourrit un travail de recherche autour des notions récurrentes soulevées pendant la première activation du CAFE 420 et produira d’autres formes textuelles à venir.
(Isabelle Henrion)

lundi 25.

La cabane d’Anthony se mue en chapelle. Il se questionne sur les dévotions populaires, ces lieux de culte spontanés où les gens déposent des objets en tout genre qui, par leur simple intégration dans ces contextes se chargent d’une symbolique et d’un potentiel narratif fort. Ce n’est pas si éloigné de certaines pratiques installatives dans le champ de l’art contemporain finalement. Dans le livre qu’Anthony a ramené, l’auteur explique comment ces cultes populaires sont amenés à se transformer au fil du temps, à cause d’une transmission orale nécessairement défaillante. J’aime beaucoup l’idée d’œuvres non figées, qui se transformeraient au gré du temps, qui restent mouvant, vivant. Le spectateur fait le tableau. Beuys disait que ce serait hâtif de considérer le musée comme mortifère. Ce n’est qu’un bâtiment, des murs qui délimitent un espace, à nous de nous émanciper des codes qui y opèrent.
Simon et Anthony se livrent à un ping pong musical qui dégénère en battle. « Ah bon, parce que tu écoutes du zouk? » « On dirait Céline Dion ton truc ! » Nous leur demandons régulièrement de baisser le son. Rien à voir avec les ambiances sonores des dernières semaines. Je me rappelle les bruissements à la fois identifiables et irritants qu’Anna Mermet avait introduit par le biais de la documentation vidéo de ses performances. Double étrange de la vie réelle, modifiée par l’acoustique particulière du PHAKT, qui transforme tout en brouhaha. Comme Hélène et Elise qui avaient amené leurs radios, éteints aussi tôt pour privilégier le calme. Calme relatif puisque rythmé par la vie du centre culturel et notamment les moments de passage des enfants, toujours très animés. A ces sensations acoustiques se mêlent les effluves des bombes de peinture de Simon, mélangées à l’odeur du café, renforçant l’identité hybride et indéfinissable du CAFE 420, quelque part entre atelier, café, espace public, exposition.

mardi 26.

Simon ramène des gâteaux bleu fluo, nous avons l’impression de manger ses œuvres par synesthésie. Guillaume, bénévole au CAFE 420, porte un pull qui est de la même couleur que la soupe que nous mangeons à midi. Nous pensons que nos blagues sont dignes d’être rajoutés aux brèves de comptoir compilées dans l’édition qu’Anthony a offert au CAFE 420. Extraits : « Moi je pense qu’il faut mieux rigoler que mettre des gosses dans le congélateur. » « Bon ben j’écris une carte à mémé… qu’est-ce que je marque? – Bah, t’as qu’à mettre l’adresse. » « Moi j’dis, on prend pas une femme pour avoir envie de la tuer. » « Je ne vais pas trop blaguer, parce qu’après vous allez vouloir que je restes, alors que j’habites juste à côté. » Nous nous questionnons sur l’importance et la nature de l’humour. Le rire est-il l’apanage de la vulgarité, ou le propre des fous, comme l’affirmait Baudelaire? Est-ce un signe de manque de confiance (le rire nerveux) ou au contraire de force de caractère (l’auto-dérision)? Est-ce libératoire, cathartique, la politesse du désespoir? S’ensuit une discussion sur le mythe de l’artiste fou. Bien qu’il existe de nombreux exemples d’artistes ayant sombré dans la folie, j’ai envie de considérer les artistes comme des êtres en pleine possession de leurs capacités intellectuelles. Qui entretiennent des fois eux-même ce mythe, garant d’une certaine idée du génie, mais surtout empreint d’un parfum de liberté face aux règles et aux mœurs. Ou parce que regarder le monde à travers les lunettes de la folie permet de pointer les dysfonctionnements et aberrations de la société. Anthony considére au contraire que nous sommes tous des malades mentaux, mais à des degrés et capacités de self-control différents. Péter les plombs c’est subir des mini-piques de psychose. Rire fort serait-ce subir des piques de mini-burn out?

mercredi 27.

Avec Camille Bondon, une artiste nouvellement rennaise, nous parlons de mythologie et de récit. Selon Barthes, la mythologie est une notion à dimension collective qui comporte un « excès d’idéologie ». Le mythe est alors nécessairement « une parole dépolitisée » à laquelle on adhère par crédulité. Pourtant, les mythes autour de la figure de l’artiste semblent encore largement opérants, non seulement chez le grand public, mais aussi les artistes eux-mêmes. Surtout ne pas les déconstruire, surtout ne pas dévoiler les difficultés en coulisse. Peut-être que le mythe de l’artiste rassure aujourd’hui, où les idéaux collectifs font place à une individualisation croissante et où l’artiste est comparé à un travailleur indépendant ordinaire et précaire? Le récit ne permettrait-il pas davantage de réinjecter du personnel et de l’humain dans cette vision néo-libérale de l’art? Le récit comme vaccin contre le mythe, comme pratique politique? Selon Hannah Arendt, nos passions et expériences individuelles deviennent potentiellement politiques dès qu’elles sont arrachées au privé et transcendées par la transposition artistique. Le récit qui transforme le « je » en « nous ». Si ce n’est dans le contexte du CAFE 420 que nous pouvons énoncer les difficultés liés au métier d’artiste, où est-ce?

jeudi 28.

Rencontre avec Odile Le Borgne et Sophie Kaplan. Nous parlons des possibles réactivations du CAFE 420. Pour cela, il faudra requestionner son identité et sa finalité. Est-il un outil de médiation ou un laboratoire scientifique, est-il atelier, vitrine, agora, incubateur? Confronter les utopies à la réalité. Sur quoi débouche le CAFE 420? Que produit-il? Est-ce nécessaire de toujours réfléchir en terme de produit? Je me demande à quoi tient cette sensation de frustration engendrée chez les artistes, le public, les professionnels dès lors qu’il n’y a pas de résultat plastique. Est-ce un reflet de notre conditionnement par une société productiviste, ou est-ce un indicateur d’échec du projet qui n’aura posé que des questions plutôt que proposé des réponses? La parole est-elle produit artistique? La conversation peut-elle être politique?
Pour une réactivation à l’Ecole des Beaux-Arts, Odile Le Borgne pense que c’est pertinent d’orienter les échanges autour d’une question absente chez les élèves : l’organisation en collectif. Il paraît qu’il n’est plus choquant aujourd’hui d’affirmer son individualisme. C’est dans l’ère du temps. Si volonté de fédération il existe, elle semble maladroite, comme en témoigne la tentative de syndicalisation de quelques étudiants pour laquelle ils ont fait appel aux conseils et au soutien de la Direction. Le soir, avec l’association Contrefaçons, nous discutons de l’adhésion associative et de ses outils. Que rapportent les adhérents à l’association et qu’apporte l’association aux adhérents? L’adhésion est-elle une cotisation financière ou un engagement? Le bénévolat est-il un engagement citoyen exemplaire, une préparation à la vie professionnelle, du travail camouflé, une manière de creuser l’économie de nos professions? Jean-Jacques Leroux lance la question très pertinente de savoir pourquoi nous ressentons ce besoin de nous regrouper en association plutôt que sous d’autres formes possibles de l’action collective. Les mots de statut juridique et de reconnaissance tombent fréquemment. Le mot subvention aussi. Manquons-nous d’inventivité face aux « technostructures »?

vendredi 29.

Rupture d’écriture du journal de bord. Pourquoi se contraindre à une écriture journalière qui me met la pression, puisque publiée sur le blog, alors que des fois, il n’y a rien à dire? Et que des fois, plutôt que d’être dans l’immédiateté d’une retranscription, dans la synchronisation entre ce qui se passe et sa digestion, il convient de prendre du recul, de la distance et que cela passe par prendre du temps, par faire une pause. J’ai lu un texte aujourd’hui que l’auteur conclut par cette phrase : « Qu’y a-t-il de plus précieux à offrir que du temps (…) et, par là même, rendre au temps sa puissance d’indétermination, peut-être l’acte fondateur de libération qui permet l’individuation psychique et collective. » Je me rends compte à quel point nous reproduisons ce que nous tentons de critiquer. La pression professionnelle et sociale, l’accélération incessante du temps, le surmenage, le maintien d’une belle façade extérieure, l’exigence d’un résultat tangible, qualifiable et quantifiable. Jusqu’au point d’écrire sur mon refus d’écrire aujourd’hui.