Extraits choisis / Une chambre à soi, Virginia Woolf, Editions Denoël, 1977.

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” La structure humaine étant ce qu’elle est, coeur, corps, et cerveau mêlés les uns et les autres et non pas disposés dans des compartiments séparés, comme il en sera sans doute le cas d’ici un million d’années, un bon dîner est d’une grande importance pour une bonne conversation. On ne peut ni bien penser, ni bien aimer, ni bien dormir, si on n’a pas bien dîné. ” p.29

” Cette visite à Oxbridge et le déjeuner et le dîner avaient soulevé tout un essaim de questions (…) Quel est l’effet de la pauvreté sur le roman? Quelles sont les conditions nécessaires à la création des oeuvres d’art? ”

” Dessiner était une façon bien futile d’achever le vain travail d’une matinée. Mais n’est-ce pas quelque fois dans l’oisiveté, dans le rêve que la vérité noyée émerge un peu? ” p.48

” Mais quel est donc l’état d’esprit le plus propice à l’acte de création? me demandai-je. Peut-on avoir une idée de l’état qui favorise et rend possible cette étrange activité ? ” p.77

” Ecrire une oeuvre géniale est presque toujours un exploit d’une prodigieuse difficulté. Tout semble s’opposer à ce que l’oeuvre sorte entière et achevée du cerveau de l’écrivain. Les circonstances matérielles lui sont, en général, hostiles. Des chiens aboient, des gens viennent interrompre le travail, il faut gagner de l’argent, la santé s’altère. De plus l’indifférence bien connue du monde aggrave ces difficultés et les rend plus pénibles. Le monde ne demande pas aux gens d’écrire des poèmes, des romans ou des histoires ; il n’a aucun besoin de ces choses. Peu lui importe que Flaubert trouve le mot juste ou que Carlyle vérifie scrupuleusement tel ou tel évènement. Et bien entendu, il ne paye point ce dont il n’a cure. C’est pourquoi l’écrivain (…) est atteint de toutes sortes de formes de déséquilibre et de découragement, et cela surtout pendant les années fécondes de la jeunesse.(…) Si, en dépit de toutes ces difficultés, quelque chose naît, c’est miracle; et sans doute aucun livre ne vient-il au jour aussi pur et aussi achevé qu’il fût conçu. ” p.78

” L’argent confère à la dignité à ce qui serait frivole si on ne le payait pas. ” p.97

” Les chefs-d’oeuvres ne sont pas nés seuls et dans la solitude; ils sont le résultat de nombreuses années de pensées en commun, de pensées élaborées par l’esprit d’un peuple entier, de sorte que l’expérience de la masse se trouve derrière la voix d’un seul. ” p.98

” Quelle est l’alternance de travail et de repos dont (les femmes) ont besoin, considérant que le repos n’est pas l’inactivité mais le goût de se livrer à une activité différente ? De quelle nature devrait être la différence entre ces activités ? Il faudrait en discuter de toutes ces choses, les découvrir; elles font partie de la question des femmes et du roman. ” p.116

” Qu’on lui donne encore cent ans, vins-je à conclure en lisant le dernier chapitre et qu’on lui donne une chambre personnelle et cinq cents livres de rente, qu’on lui laisse s’exprimer librement et abandonner la moitié de ce qu’elle fourre là aujourd’hui, et un beau jour elle écrira un livre meilleur. D’ici cent ans, me dis-je, mettant L’Aventure de la vie, par Mary Carmichaël, au bout du rayon, elle sera un poète. ” p.141

” Ecrivez ce que vous désirez écrire, c’est tout ce qui importe, et nul ne peut prévoir si cela importera pendant des siècles ou pendant des jours. mais sacrifier un cheveu de la tête de votre vision, une nuance de sa couleur, par déférence envers quelques maîtres d’école tenant une coupe d’argent à la main ou envers quelques professeur armé d’un mètre, c’est commettre la plus abjecte des trahisons ; et la perte de tous les biens et celle de la chasteté, pertes dont on disait jadis qu’elles étaient les plus grands désastres connus des humains, ne sont que simple piqûre de puce en comparaison. ” p.159