CAFE 420 / Journal de bord / Semaine #2

Ce journal de bord retrace le quotidien du CAFE 420. Il est subjectif et non-exhaustif, composé à partir d’observations, de fragments de conversations, d’amorces de réflexion. Il nourrit un travail de recherche autour des notions récurrentes soulevées pendant la première activation du CAFE 420 et produira d’autres formes textuelles à venir.
(Isabelle Henrion)

lundi 18.

Rencontre avec Luc et Laurence. Comparaison de carnets de note : plusieurs petits format pour Luc, format moyen avec intercalaires pour Laurence, format A5 sans lignes pour moi, micro-ordinateur pour Lise. A chacun sa manière d’organiser ses pensées. Cela doit influencer notre manière de voir le monde. Dans mon carnet, prises de notes en tout genre sont mélangées. Je songe à changer de système. Nous évoquons comment parler des livres qu’on n’a pas lu, du concept de plagiat par anticipation, de l’intérêt de faire des listes et de la place du désir. C’est un mot qui revient. Désir. Boris Groys parle de désir et d’art contemporain dans son livre « Portrait de l’artiste en masochiste ». Le masochiste se soumet à l’objet de son désir afin d’instaurer une relation dans la durée, indépendante du sentiment amoureux qui s’estompe avec le temps. Selon Groys, l’artiste contemporain, afin de faire durer le désir pour son œuvre dans un monde de l’art régi par l’instant et l’événement, serait lui aussi contraint de se soumettre aux lois de la consommation, au marché sans mémoire, au caractère éphémère et à la cruauté de la culture de masse. Parallèle intéressant et délibérément provocateur. La quatrième de couverture qualifie Boris Groys d’« enfant terrible de la théorie de l’art contemporain ».
Elise m’invite à son bureau et à me prêter à l’exercice de livraison de pensées. Elle me donne un extrait de texte à lire. Il sert d’écran de projection à mes pensées. J’ai l’impression qu’il reflète au plus près les expériences des derniers jours. Le livre s’intitule « Eloge des frontières ». Régis Debray, son auteur, défend les frontières comme étant un « vaccin contre les murs ». Est-ce que son hypothèse pourrait s’appliquer à ces frontières invisibles que nous combattons au CAFE 420? Les codes de conduite peuvent-ils être un vaccin contre la rigidité et l’intimidation? Selon Debray, il convient de considérer les frontières dans leur porosité et leur fonction d’interface. Comme invitation à la transgression. C’est en transgressant des limites, en cassant les codes qu’on les rend d’autant plus tangibles.
Le soir, « Retours inavoués d’une résidence au Venezuela » par Estelle et Marine, deux artistes invitées par Elise. C’est saisissant, violent, un récit d’abus de jeunes artistes. Participation financière importante, conditions d’accueil limite, harcèlement moral. Le mot de perversion est prononcé à plusieurs fois. Elles ont fait face à un sentiment de culpabilité : ont-elle été naïves? Ont-elles manqué de professionnalisme? Nous évoquons les possibles recours en justice, les syndicats et fédérations d’artistes plasticiens, la possibilité de donner une forme artistique à ce récit, la nécessité de l’extérioriser et de le transformer en autre chose.
Plus tard, dans un bar, nous parlons des fantasmes et attentes face aux voyages. De la difficulté d’avouer une déception, face aux autres (« quel snob ! »), face à soi-même (« quelle perte de temps, d’énergie, d’argent, d’illusions ! »). Alors nous nous rassurons avec les images qui restent, nous nous empressons de photographier paysages paradisiaques, monuments, chefs d’œuvres et autres couchers de soleil. La mémoire est faible et influençable. Les images qui restent finiront par remplacer celles qui s’estompent.
Je suis tentée de tracer un parallèle avec l’artiste contemporain. Devant la difficulté de parler des inconvénients de la vie d’artiste, face aux autres (« quel snob ! ») et face à soi-même (« Suis-je en train de perdre mon temps, mon énergie, mon argent, mes illusions? »), l’artiste se confectionne une belle image de lui-même, qu’il convient de garder la plus intact possible. Jeter et oublier les œuvres ratées, ne conserver que les photographies de vernissages d’expositions réussies, ne pas mentionner les échecs dans le CV. Portrait de l’artiste en communicant. Et en même temps ce sont les expériences ratées qui sont le plus marrant à raconter, le récit de ce soir, drôle et auto-dérisoire dans sa forme, en est la preuve. Portrait de l’artiste en masochiste?

mardi 19.

Je feuillette un livre de Thomas Hirschhorn et tombe sur une image sur laquelle est marqué « Work, Don’t cry! ». Je la note dans mon carnet.
France 3 viennent faire un reportage. Leur caméra est toujours très présente et conditionne de suite notre comportement. Barthes disait que dès qu’un objectif est pointé sur nous, nous nous concevons en train de poser. Nous devenons surfaces, nous devenons l’image que nous nous faisons de nous. Devant la caméra de France 3, nous jouons à préparer et à boire du café, à être artiste ou commissaire, à travailler, à être studieux. Le monde est communication.

mercredi 20.

C’est la semaine média. Canal b viennent faire une interview. C’est l’occasion d’évoquer la présence -l’absence? – des arts visuels à la radio. Nous projetons de créer une émission mensuelle consacrée à l’art contemporain, qui pourrait prolonger les échanges et discussions de comptoir du CAFE 420. Imaginer une forme d’existence auditive pour des œuvres visuelles est un beau défi poétique.
Je discute avec Caterina Pellizer, psycho-sociologue. Elle a fait une étude sur la perception de soi des artistes au RSA. Nous nous construisons comme sujets par le regard et la parole des autres. Caterina affirme que les artistes qu’elle accompagnait se définissaient en début de stage comme étant au RSA et à la fin, suite à l’expérience collective, comme artistes. Caterina est aujourd’hui au chômage et se fait à son tour accompagner dans son projet professionnel, comme elle le faisait auparavant avec les artistes. Ironie du sort ou cours des choses, nous nous faufilons à travers des statuts sociaux divers, des fois dans le sens généralement admis, des fois dans le sens inverse. Ce qui rend la chose difficile, c’est que dans notre société, nous avons tendance à nous définir par le biais de notre activité, que cette dernière soit rémunérée ou pas. Nous finissons par parler – une nouvelle fois – du revenu universel de base.
Elise a instauré des horaires d’ouverture de son bureau et ajouté un panneau « ouvert » « fermé ». Son installation ressemble de plus en plus à une agence de la CAF, prête à accueillir les artistes au RSA. Elle dit aimer les tâches de bureau abrutissantes, comme décider dans quel sens orienter les fiches de recensement, ranger les objets sur la table ou faire du café. Les activités de procrastination sont des activités comme d’autres mais qu’on ne fait pas au bon moment.

jeudi 21.

Bilan de la semaine. Hélène regrette l’ambiance trop open space du CAFE 420, l’absence d’un coin canapé et d’un coin lecture. Le CAFE 420 comme espace de coworking. Tiers-lieu artistique. Dans les années 80, Oldenburg définissait le tiers-lieu comme troisième environnement social après la maison et le travail : l’espace de l’échange, du lien social, de la communauté. Avec l’avénement des médiathèques connectées, des espaces de coworking et autres incubateurs de start-ups, le terme a été quelque peu galvaudé et est devenu synonyme d’un nouveau modèle de travail néolibéral, où « réseau » résonne davantage avec « virtuel » qu’avec « réel » et où nos connexions Internet nous isolent de celui qui est assis à côté de nous. Avons-nous perpétué la mode du coworking plutôt que de créer une place publique de débat et d’échange? Le mot de désir tombe une fois de plus. Est-ce que le désir s’éteindrait en cas de pérennisation du CAFE 420?
Le soir, ENTRETIEN#3 avec Simon Poligné et Anthony Folliard. Des questions recensées auprès d’enfants, naïves, drôles et touchantes, éclairent les idées reçues et les fantasmes envers la figure de l’artiste. Quelle est ta chanson préférée ? Qu’est-ce qui t’inspire ? Quel a été ton premier dessin ? Comment tu fais pour être aussi fort ? Est-ce que tu t’entraines pour ce que tu fais? Est-ce que tu as le droit de recopier sur les autres ? Est-ce que les artistes vont sur la lune?
Nous parlons de licornes, d’ennui, d’angoisses, de magie et des mauvaises habitudes qu’on n’a jamais arrêté d’avoir. Nous discutons la question s’il est souhaitable d’exposer le processus de création comme nous le faisons au CAFE 420. Est-ce vraiment intéressant de voir un artiste douter, rater, recommencer, regarder ses mails, mettre de la musique, fumer? Cela met certes à mal les idées reçues envers la figure de l’artiste, mais est-ce que nous nous adressons vraiment à un public pour qui ces fantasmes opèrent? Simon défend l’importance des sensations en art. Il conviendrait de revaloriser ce qui aujourd’hui est perçu comme péjoratif, c’est-à-dire notre ressenti devant des formes et couleurs qui résonnent ensemble. Redonner de la profondeur aux émotions. Ne pas mettre le sous-texte devant le texte lui-même. Ne pas tout expliquer à outrance. Suggérer plutôt que dévoiler. Réinjecter de la poésie. Etre artiste n’est pas qu’un métier, c’est avant tout de la magie.

vendredi 22.

Changement d’ambiance. Simon et Anthony déplacent tables, chaises et traces de passage des artistes précédents. Le CAFE 420 ressemble finalement à un atelier d’artiste ou à une exposition en montage. Hétérotopie protéiforme.
Simon Poligné prépare les pièces pour son exposition à DMA. Il a ramené des matériaux divers et variés, polystyrène, tôles, parpaings, dalles, une cage pour hamster, d’innombrables bombes de peinture fluo. Il va laisser au mur des empreintes en réserves des objets qu’il prépare. Traces plutôt qu’œuvres. Parler de son passage par une absence fortement signifiée.
Anthony Folliard a ramené lui aussi des malles au trésor de matériaux : bois, livres, cadres, bibelots, ficelles, outils. Il s’habille en artisan américain, chemise de bucheron, casquette John Deere. Il va construire une cabane, un espace privé dans cet espace public afin d’y loger les objets ramenés. La cabane est un motif convoqué par de nombreux artistes. Tour à tour refuge solitaire au fond des bois, cabanon de plage ou de jardin, abri de fortune ou cachette des enfants, elle apparaît toujours comme un lieu en marge de la société, des lois, de la réalité, du monde des adultes et s’avère propice au déploiement de l’imaginaire. Anthony se base sur les plans de cabanes du livre « Copains des bois ». Rêver d’être artiste comme un enfant rêve de construire des cabanes. Guillaume est tout fou, ce livre était sa bible d’enfance. Il avoue n’avoir réalisé que trois projets décrits dans le livre : la cabane pour oiseaux, le pain maison et la soupe de patates. Les rêves d’enfant sont toujours plus hauts en couleur que ce que nous en réalisons.