Discours d’ouverture du Café 420

Nous nous sommes longuement questionné sur la teneur des quelques mots d’introduction que nous étions invités à prononcer ce soir. Dans un projet qui s’est donné comme objectif l’expérimentation autour des codes existant dans le champ de la création contemporaine, l’exercice du discours est périlleux.

A la suite d’une réflexion collective, entre les différents membres de la Collective mais aussi avec nos partenaires de Bureau cosmique, avec Isabelle Henrion, l’équipe du Phakt, nous avons décidé d’aller au plus simple et de vous raconter pourquoi nous ouvrons un café aujourd’hui.

Il y a maintenant plus d’un an, nous avons eu une conversation avec Julien Duporté et Charlotte Vitaioli entre autres, artistes et amis rennais, à la terrasse du café du port. La question centrale était simple : comment et où pouvions-nous rendre visibles les difficultés inhérentes au choix professionnel qu’est la création artistique. Nous avions alors imaginé, sur le ton de la blague, une grève des artistes. Nous avions imaginé, que les artistes, à l’instar des intermittents, se mettaient à bloquer les musées, les centres d’art, refusaient d’exposer, arrêtaient de créer afin de rendre publique la précarité de leur statut. Passé les premières minutes, nous avons surtout projeté l’absence de réaction d’une société peu concernée par les difficultés d’un collectif difficilement identifiable et décrit depuis trop longtemps comme élitiste. Nous avons continué à imaginer, qu’au fil des ans cette grève serait sans fin, et que peu à peu les artistes disparaîtraient, momifiés par le temps. Resterait seulement la nostalgie amusée et de courte durée de certains se souvenant qu’à une époque des gens dessinaient, peignaient, sculptaient, pensaient, créaient, performaient.

De cette fiction de comptoir, nous en avons déduit une chose, et celle-ci bien réelle : les artistes n’ont pas ou peu les outils sociaux et politiques communément attachés à tout secteur d’activité professionnelle. Activité, métier, travail, hobby, boulot-passion, les contours de ce qui nous occupe au quotidien sont peu clairs et cela prête régulièrement à confusion. Au final qu’est-ce qu’un artiste, plus difficile encore qu’est-ce qu’un artiste au travail ? Est-il utile ?Combien ça coûte de créer ? Combien vaut l’art ? Comment en vit-on et surtout dans quelles conditions ? La manifestation et la grève résonnent comme des scénarios de science-fiction quand ils sont rattachés au champ de la création contemporaine. Parce que nous ne pouvons pas bloquer le festival d’Avignon, parce que nous ne déversons pas de tas de fumier devant la préfecture, parce que nous n’arrachons pas les chemises de nos patrons, nous avons décidé d’ouvrir un café. Proposition fragile et expérimentale, Café 420 s’inscrit modestement dans une tradition du café comme espace collectif, citoyen, ouvert et politique.

Comme tout tiers-lieu, le café n’est pas l’espace du privé et de l’intime ni celui de la responsabilité, de la rentabilité, de la hiérarchie et de la norme professionnelle, il est l’espace du choix, choix de l’activité ou de la pause, choix du loisir ou du labeur, choix de la relation à l’autre ou d’une solitude publique, choix du civisme ou de l’incivisme, choix de la légèreté ou du militantisme.

Philosophie et psychologie de comptoir, propos de poivrots, le café est l’espace par excellence du récit libéré, sans rentabilité, souvent absurde parfois fulgurant. S’emparer du café c’est s’emparer de la vivacité dont les choses circulent, les paroles, les gens, les relations. Il n’est pas étonnant que ces lieux soient récemment devenus la cible de ceux qui ont décidé que vivre c’était déjà trop. Il n’est pas étonnant que des révolutions de toutes tailles aient vu le jour dans les cafés, que les ouvriers se soient emparés de ces espaces plutôt que des cantines proposées par leurs dirigeants. S’il n’est pas question de révolution ici, l’envie est de réfléchir ensemble à la définition d’outils collectifs permettant, à l’échelle locale, de faire de l’activité artistique un travail à part entière. Pour ce faire, il nous semble indispensable de placer l’humain et la réflexion au centre du débat, de faire émerger les récits et surtout de leur trouver des espaces de résonances. Les lieux d’art, les espaces publics, les espaces numériques, les médias, les écoles, les terrasses de cafés, sont autant d’endroits où les artistes ont leurs places, où des rencontres simples, déhiérarchisées doivent se jouer. Il nous semble évident que c’est de ce dialogue sans intermédiaire et de la connaissance des réalités de ce qu’est la création que découleront la compréhension de la part des publics et surtout le soutien de ces derniers dans la préservation du secteur des arts visuels.

Plus qu’un discours, ces mots sont un appel à collaborer, à l’échelle locale, autour de ces questions. Durant 5 semaines, nous ouvrons ici un espace hybride et surtout ouvert, où chacun de vous est invité, non seulement à prendre à café, mais à se rencontrer, à échanger, sans rentabilité la plupart du temps, faisant émerger des réflexions à d’autres endroits, réflexions entraînant nous l’espérons des actions sur le territoire rennais. Nous avons la chance d’être dans une ville où les artistes, les acteurs culturels, les associations, les institutions sont prêtes à réfléchir ensemble à un avenir pour la création contemporaine, et cela de manière inventive, expérimentale et collective. A l’image du mobilier proposé par Bureau Cosmique, entre le comptoir de bar et la paillasse de laboratoire, CAFE 420 est un projet singulier, nombreux seront les écueils, les tentatives peu concluantes, les échecs ; à savoir d’ailleurs ce que serait l’échec ou le succès d’un projet de cette nature. Mais surtout nous savons que cette expérience sera pleine de surprises, de joies, d’intelligences, de promesses, à l’image de ces derniers mois de préparation qui furent denses, passionnants et collectifs.

L’occasion de passer subtilement aux remerciements :

En premier lieu Jen-Jacques Leroux, Richard Guilbert et toute l’équipe du Phakt pour son invitation, son soutien inébranlable, sa confiance dans un projet périlleux.

Le Bureau Cosmique, non seulement bien sûr pour la conception et la réalisation du mobilier, colonne vertébrale du projet, mais surtout pour leur confiance, leur implication dans le projet et leur engagement intellectuel dans les problématiques qui nous occupent.

Isabelle Henrion, pour son amitié, parce que souvent tout part de là, son implication dans le projet, l’acuité de son regard et de sa pensée.

Les artistes bien sûr, qui seront présents durant les 3 semaines à venir. Merci à eux de prendre le risque d’accepter de travailler en public, de montrer des travaux en cours, de s’engager pleinement dans la relation à l’autre, divulguant cheminement professionnel, récit de vie, espoirs, déceptions.

Les intervenants Gregory Jerome, Mathilde Erhet Zoghi, Caterina Pelizzer qui vont venir rythmer cette aventure, Lic, Robin, Amélie, Fred qui la mettront en musique avec des DJ set chaleureux.

Aurélie Denais, sommelière itinérante du Grain et L’Ivresse, pour la qualité de son vin naturel. Laure Marzin pour son soutien amical aux fourneaux, La Pieuvre, collectif de soutien aux porteurs de projet, pour son soutien et pour la programmation du blog, annexe numérique du projet et les merveilleux bénévoles sans qui la tenue de ca café ne serait pas possible.

Enfin, L’EESAB, Odile Le Borgne, La Criée centre d’art contemporain et Sophie Kaplan pour leurs engagements dans la co-production du mobilier mais aussi pour la richesse des échanges, actant avant le début du projet, de réelles collaborations à venir sur le territoire rennais et les micro-co-producteurs engagés.

LA COLLECTIVE